François Spoerry, l’homme derrière le rêve

Qui était François Spoerry ?
Architecte alsacien, passionné de voile, il rêvait d’un port privé pour son bateau. Lors d’un déjeuner à Cavalaire, un ami lui parle d’un terrain marécageux. À 16 h, ils vont le voir et François signe le compromis dans la foulée. Il a une vision : la lagune de Venise. Le terrain marécageux et sablonneux faisait 30 hectares, inutilisés.

Comment l’administration a-t-elle accueilli ce projet révolutionnaire ?
Avant 1968, ce fut un parcours semé d’embûches. Convaincre les décideurs qu’une cité-port pouvait naître sur des marécages n’avait pas d’exemple en France. François, jeune et rescapé des camps de concentration, a insisté sur sa vision. Il inspirait confiance malgré l’audace du projet qu’il autofinançait. Il a démarché les ministères, jusqu’à ce qu’un haut fonctionnaire nommé Théobald croie en lui, et l’aide à obtenir le permis de construire le 14 juin 1966.
Pensez-vous que son passé de résistant ait influencé cette audace ?
Absolument. Engagé dans la Résistance, déporté, il avait survécu à l’extrême. Prendre des risques lui était devenu naturel. Persévérer « landscaping » américain. Il avait une vision de ville avec tout ce que cela comporte.
Cette vision s’incarne dans un style néo-provençal ?
Oui. Il a même écrit un livre « L’Architecture douce » dont voici un extrait : « L'atmosphère particulière à Port-Grimaud, qui lui confère une sorte de pérennité, procède de cette solidarité avec les constructions des siècles passés, mais aussi de l'utilisation systématique des faibles pentes des toits, des tuiles romaines aux tons pastel, des génoises qui règnent sur toutes les constructions, des enduits dont la gamme des ocres et des jaunes paille est devenue avec le temps un enchantement. Nous avons employé curieuse de voir les rapports de police depuis sa création : je doute qu’il y ait eu beaucoup d’agressions.
La proximité de Saint-Tropez était-elle stratégique ?
Bien sûr. François savait qu’il fallait être près d’un lieu attractif et d’un aéroport. Il investissait son propre argent, il fallait vendre, et vite.
Quelle image gardez-vous de son rayonnement ?
Je me souviens d’un marché au Mexique, en 1972. On y vendait des T-shirts marqués « Saint-Tropez », d’autres « Brigitte Bardot » et « Port-Grimaud ». Des Japonais, des Chinois déposées par la commune. Saisie par les représentants de Port-Grimaud, l’INPI a estimé que ces dépôts avaient été effectués de mauvaise foi. Selon l’Institut, la commune a tenté de s’approprier une identité territoriale et commerciale qui ne lui appartenait pas. Cette décision administrative envoie un signal fort : la captation d’un nom emblématique, lié à une histoire et à une gouvernance locale spécifique, ne peut se faire sans respecter les droits antérieurs. Elle rétablit symboliquement la légitimité de Port-Grimaud à disposer de son propre nom. •
Propos recueillis par Pierre BEGLIOMINI Photo DR.