26/07/2026

La fable de l’espace naturel remarquable

Sous le soleil de plomb qui écrase les Maures, le chant des cigales ne couvre pas le silence d’une injustice. Sur la Côte d'Azur, la terre promise a parfois…

RGPar Rédaction Gazette du VarJournaliste 9 mars 2026 Lecture : 2 min
Partager

Sur cette colline qui devait être leur paradis, cinquante-cinante-cinq propriétaires contemplent, impuissants, la ruine d’une vie d’épargne, sacrifiée sur l’autel d’une administration versatile. Nous marchons péniblement à travers les broussailles, écartant les branches épineuses des mimosas sauvages qui griffent nos vêtements. L’air est lourd, saturé d’odeurs de résine et de poussière chaude. Devant nous, un homme s’arrête, le souffle court mais le regard brûlant d’une colère froide. Il plante sa canne dans le sol sec et craquelé. « C’est ici », murmure-t-il, la voix brisée par l’émotion. « C’est ici que je devais finir mes jours ». Nous sommes sur la parcelle numéro 74. Autour de nous, il n’y a que friche, désolation et le spectre d’un quartier fantôme. L'homme, né en 1946, tire de sa poche une chemise cartonnée jaunie par le temps. Il en extrait un acte notarié daté du 20 mars 1991. Trente-cinq ans. Une vie. À l’époque, ce bout de terre au Rayol-Canadelsur-Mer représentait l’aboutissement d’une existence de labeur, la promesse d’un patrimoine à transmettre. Aujourd’hui, ce papier officiel ne vaut pas plus que les feuilles mortes qui jonchent le sol.

LE CIMETIÈRE DES AMBITIONS ENFOUIES

Ce qui frappe, en arpentant ce lieu-dit « La Tessonnière », c’est la trace indélébile et absurde de l’homme. Car nous ne sommes pas dans une forêt vierge, loin de là. Sous nos pieds, enfouis comme des vestiges d’une civilisation disparue, dorment des millions de francs d’investissements.

Le bitume de la route, bien que fissuré par endroits, est toujours là. Nous longeons des bornes incendie rouges, incongrus totems dressés au milieu du maquis, parfaitement fonctionnelles, attendant un feu qui ne viendra – espérons-le – jamais lécher les murs de villas qui n’existent pas. « Les terrains qu’ils ont acquis ont perdu toute valeur d’échange. C’est une spoliation de fait ». « Regardez ça », nous lance l’avocat qui porte la voix de ces cinquante-cinq déshérités, en désignant une plaque au sol. « Tout est là. L’eau, l’électricité, le tout-à-l’égout. Les réseaux sont dimensionnés pour 80 villas. Ils servent même à alimenter le reste de la commune » ! L’ironie est mordante. Les câbles électriques qui traversent le sous-sol de ces terrains maudits alimentent la mairie qui refuse aujourd’hui de délivrer les permis de construire. Si l’on coupait le courant ici, c’est l’administration locale qui se retrouverait dans le noir. C’est un paradoxe administratif français dans toute sa splendeur : une zone urbaine (ZAC) créée en 1988, viabilisée à grands frais, vendue à des citoyens confiants, puis brutalement rayée de la carte des possibles par une succession de décisions de justice et de revirements politiques. Nous poursuivons notre ascension vers la crête. Le paysage est une alternance de zones pelées, de dépôts sauvages de gravats – tristes témoins de l’abandon – et de taillis impénétrables. Pourtant, sur le papier, nous traversons un sanctuaire.