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le 03 Août 2025

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A57 – Un chantier, des vies (Partie 1)

Cet été, nous vous invitons à découvrir autrement le chantier d’élargissement de l’A57 à Toulon (1ère partie).

Non pas à travers les chiffres, les engins ou les délais, mais à travers les femmes et les hommes qui l’ont incarné de l’intérieur.

Au fil de ces entretiens inédits, cette série donne la parole à ceux qui ont vécu ce projet hors norme au quotidien. Derrière la rigueur des procédures, derrière les plannings, il y a eu du stress, de la fatigue, de la solidarité, des fiertés partagées et une profonde humanité. C’est cela que raconte cette fresque à voix multiples : l’histoire d’un chantier qui transforme autant les paysages que les personnes.

À chaque parution, vous découvrirez le rire partagé autour d’un café, les décisions prises dans l’urgence d’un week-end pluvieux, les liens d’amitié tissés sous la pression, les hésitations, les fiertés… Autant de moments de vie captés au plus près du terrain.

Ces entretiens abordent des thématiques variées : organisation du chantier, gestion du trafic, communication de proximité, relations interservices, résilience personnelle, enracinement local ou encore transmission d’expérience.

Une série à suivre tout l’été dans nos pages, pour comprendre comment un chantier structurant devient aussi un révélateur de valeurs collectives, d’émotions partagées et de chemins de vie.

Sous la houlette de Salvador Nunez, directeur opérationnel, l’équipe de la direction du projet s’est engagée avec ténacité et cœur.

Cette série ne parle pas seulement de mobilité urbaine. Elle parle de persévérance, d’adaptation, de résilience. Elle raconte comment un chantier devient un morceau de vie, un bout de soi que l’on laisse en partant. Avec regret.

Dossier et entretiens réalisés par Pierre BEGLIOMINI. Photos Elite Drone – VINCI Autoroutes et Philippe OLIVIER.

Michel Castet : « L’A57, un chantier exigeant mais profondément collectif ! »

Après quatre ans et demi de travaux intenses, l’autoroute A57 à Toulon s’est métamorphosée avec son élargissement en 2 x 3 voies sur un axe de 7 km.

Un défi technique et logistique porté par VINCI Autoroutes avec un investissement de 300 millions d’€ et mené en partenariat avec le groupement NGE. Mais derrière les chiffres et les infrastructures, c’est avant tout une aventure humaine, faite de sacrifices, de solidarité et d’émotions fortes. Michel Castet, directeur d’opération, partage son expérience au cœur de ce projet hors norme. Il répond aux questions de La Gazette du Var.

Comment cette expérience a-t-elle façonné votre vision du leadership et du travail en équipe ?

Michel CASTET. Un projet d’une telle ampleur ne peut réussir qu’avec une cohésion totale. Il faut être solidaire, laisser les hiérarchies de côté et travailler dans une dynamique de confiance. Une telle aventure nous pousse à aller au-delà de nos fonctions habituelles, à être plus attentifs aux autres et à comprendre leurs difficultés. Cela a renforcé ma conviction qu’un bon leadership repose sur l’écoute et la capacité à rassembler des personnes autour d’un même objectif.

Y a-t-il eu des moments de tension ou de doute ?

MC. Un chantier comme celui-ci implique des responsabilités énormes, des décisions à prendre vite, et parfois, des imprévus qui bouleversent tout. Il y a eu des nuits où l’on se demandait comment on allait gérer certaines situations, mais au final, c’est le collectif qui fait la différence. Quand on voit la mobilisation des équipes, leur engagement malgré la fatigue et les obstacles, on trouve toujours une solution.

L’impact sur la vie personnelle : un équilibre délicat

Ce chantier a-t-il modifié votre vie familiale ?

MC. Oui, énormément. Avant, ma famille suivait mes déplacements, déménageant tous les quatre ans au gré des affectations. Pour ce projet, nous avons changé d’approche : je pars en semaine et rentre le week-end. Ce choix a profondément transformé notre quotidien. Mes enfants, qui avaient l’habitude de changer d’école et de repères, ont trouvé une stabilité. Ma femme aussi. De mon côté, cela m’a appris à profiter pleinement des moments passés chez moi. On ne réalise pas toujours à quel point ces instants sont précieux avant de devoir les organiser différemment. Il est indéniable que cet aspect à un retentissement positif sur la gestion d’un tel chantier.

Avez-vous ressenti des sacrifices ou des difficultés ?

MC. Être absent toute la semaine implique un manque, des moments qu’on rate. Mais avec le temps, on apprend à ajuster. Le week-end devient sacré : c’est un vrai retour à la famille, sans distraction professionnelle. Et paradoxalement, je suis plus disponible pour eux aujourd’hui que lorsque nous déménagions régulièrement.

Les émotions fortes du chantier

Y a-t-il un souvenir qui vous a particulièrement marqué ?

MC. Un des moments les plus marquants, c’est la démolition de l’ouvrage de Tombadou. Ce week-end, nous avons dû affronter des conditions météo catastrophiques. On avait prévu plusieurs interventions, mais seules les démolitions ont pu être maintenues. Ce qui m’a surpris, c’est que malgré la pluie battante, des riverains, des élus et des membres de comités de quartier sont venus voir les travaux. Il y avait une vraie connexion entre nous et les habitants, une compréhension mutuelle du projet. C’est dans ces moments-là que l’on se rend compte que derrière l’ingénierie et les infrastructures, il y a avant tout un impact humain.

Un projet qui marque une vie

Quel bilan personnel tirez-vous de cette aventure ?

MC. Ce chantier n’a pas seulement été une expérience technique, c’était une immersion humaine, une découverte de la solidarité entre les équipes, des défis personnels, et aussi une rencontre avec une région que je ne connaissais pas. J’ai découvert Toulon et le Var, et j’ai été séduit par leur dynamisme et leur beauté. Ce projet laisse une empreinte forte, et si je devais repartir sur une mission similaire, je le ferais sans hésiter.

Propos recueillis par Pierre BEGLIOMINI – Photos Philippe OLIVIER et Alain TENDERO.

Mathilde Froment : « C’est l’humain qu’on construit autant que l’ouvrage »

Mathilde Froment est directrice adjointe d’opérations chez VINCI Autoroutes.

Elle répond aux questions de La Gazette du Var.

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Vous avez piloté, pendant plusieurs années, un chantier autoroutier d’envergure en zone urbaine dense. Quelles ont été les premières étapes mises en place pour structurer l’opérationnel ?

Mathilde FROMENT. Dès mon arrivée, j’ai compris que ce projet ne pouvait être géré uniquement par le prisme technique. Avant même de poser un planning, il fallait comprendre le territoire, ses rythmes, ses attentes. À Toulon, l’enjeu de maintien du trafic était décisif. Nous avons intégré un assistant à maîtrise d’ouvrage spécialisé trafic très tôt, pour anticiper les flux et adapter notre organisation aux réalités de terrain.

Quel était alors votre rôle, en tant que directrice adjointe d’opérations ?

MF. Il consistait à faire le lien entre les trois piliers du chantier : la maîtrise d’ouvrage que nous incarnions, la maîtrise d’œuvre  et le groupement d’entreprises en charge des travaux. Cela impliquait beaucoup de coordination, mais aussi des arbitrages techniques, organisationnels, et humains. Mon rôle était d’accompagner les équipes, mais aussi de garantir que tout avançait de manière cohérente avec les attentes de l’État, qui restait notre autorité concédante.

Sur un projet de cette ampleur, comment avez-vous géré la pression et les imprévus ?

MF. La pression était constante. Plus de 110 000 véhicules par jour, des impacts potentiels sur toute la métropole toulonnaise, une attention forte des élus… Mais l’ingrédient fondamental, c’est l’équipe. Lorsque chacun est à sa place, que la confiance circule, on peut prendre du recul même dans les situations les plus complexes. Et il faut aussi s’appuyer sur les collectivités, la préfecture, les commerçants. Ce sont eux qui nous ont aidés à éviter des erreurs de calendrier, à ajuster nos plans aux réalités locales. Le dialogue territorial a été un levier précieux.

Parlons maintenant de votre posture managériale. Vous avez endossé un rôle de responsable pour la première fois. Qu’avez-vous appris ?

MF. Je suis quelqu’un d’exigeant, surtout avec moi-même, mais j’ai toujours tenu à créer un environnement humain, où chacun puisse parler librement. Dès le départ, j’ai dit à l’équipe que je découvrais ce rôle de manager, et que j’étais à l’écoute de leurs retours. J’ai tenu à entretenir une dynamique d’échanges directs. Une collègue m’a dit un jour : « Tu sais poser un cadre ferme quand il faut, mais le soir tu sais aussi venir boire un verre avec nous. » J’ai trouvé ça juste. Pour moi, c’est ça, le bon équilibre entre autorité et bienveillance.

Ce climat de proximité a-t-il aidé à traverser les phases critiques du chantier ?

MF. Oui. Nous avions une vraie cohésion, même dans les périodes de tension. Chacun savait qu’il pouvait compter sur les autres. Il y a eu des réunions houleuses, bien sûr, des moments d’incompréhension. Mais toujours avec l’objectif commun en tête. Et je n’ai jamais commencé une journée avec la boule au ventre. Ce chantier, malgré sa complexité, n’a jamais été pesant humainement. Il a même été profondément riche.

Qu’en est-il de l’impact plus personnel de ces années ?

MF. Ce chantier a été un véritable tournant pour moi. Il a absorbé beaucoup de temps, parfois sur mes week-ends, mes soirées. Je n’ai pas d’enfants, cela m’a permis d’être très disponible. Mais je sais aussi que j’ai pu tenir grâce au soutien de mes proches. Ils m’ont aidée à déconnecter quand il le fallait. J’ai aussi trouvé dans la région varoise un équilibre inattendu. La nature, le vélo, les randonnées : cela m’a permis de respirer. Cette combinaison entre engagement fort et respiration personnelle a été précieuse.

Vous êtes mobile dans votre métier. Comment vivez-vous cette instabilité géographique ?

MF. C’est très riche, mais aussi très déracinant. On arrive dans une ville, on tisse des liens, on s’ancre. Et puis il faut partir. C’est un choix de vie qu’on embrasse quand on est jeune, mais qui devient plus délicat au fil du temps. À Toulon, je me suis sentie à ma place. Le départ a un goût de nostalgie heureuse. Parce qu’au-delà de l’ouvrage, c’est un pan de vie qui se referme.

Et si vous deviez résumer, en un mot, ce que ce chantier vous a le plus appris ?

MF. L’équilibre. Celui qu’on trouve entre rigueur et souplesse, entre exigence et écoute. Ce chantier m’a confirmé que l’on peut porter un projet d’envergure sans perdre de vue les gens. Et que parfois, ce sont les liens qu’on construit qui font tenir l’édifice aussi sûrement que le béton.

Propos recueillis par Pierre BEGLIOMINI – Photo VINCI Autoroutes.